- « Chaud le café ! ». La tasse rebondit. Vacille.
Hésite. Stoppe nette sa course. In fine.
Au milieu de la table. Une larme noirâtre s’échappe.
Souille la supposée virginité de la prétendue faïence.
Vaguement immaculée. Ricanements. Le patron.
Coup de chiffon. Malpropre. Moi. « Maahlich… Maahlich… »
Mal prononcé. Compréhensible incompréhension.
Sourires. Compassion. Retour à ma vigie mentale.
Tunis. Rue de Marseille. Peut-être ses environs. Sais plus.
C’est en tout cas ce qui est marqué. Sur mes notes.
Gargote XY sans âme. Juste habitée par ses habitués.
Testostérone exigée. Tables incertaines & chaises sursitaires.
Eparpillées depuis une intrigante salle vide jusque
sur le trottoir fatigué. Comme le proprio.
Une radio crépite. Un canari serine. Un ange passe.
Me voilà. - Une tablée d’anciens complote en silence.
Lassitude de moments mille fois vécus.
Tout est dans leur regard perçant.
Mélange de tout et son contraire. Fierté & humilité.
Grandeur & décrépitude. Indifférence & curiosité.
Volonté & indécision. Jour & nuit. Mort & vie.
Ils ont d’étranges yeux plissés, presque bridés.
A l’asiatique. Peut-être en ont-ils déjà bien trop vu ?
Peut-être n’ont-ils jamais rien voulu voir ?
A moins qu’ils contemplent ce qu’aucun
d’entre nous n’imagine possible d’entrevoir…
Il sirotent et sirotent et sirotent les ridicules
petites tasses. Du bout de leurs lèvres inexistantes.
Sur leurs étranges visages squelettiques.
Sous leurs frêles moustaches déplumées. Kawa sans fin.
Tasses sans fond. Complot sans victime.
Mutiques, ils fixent juste le vide.
Et qu’importe que la terre tourne ! Eux restent imperturbables.
Immuables dans l’espace et le temps. Et cette terre
qui tourne. Autour d’eux. - Craquement à l’opposé. Un colosse s’affaisse.
Et sur quelles fesses ! Quel tarma que celui-là !
Il ne s’est pas assis. Il s’est écrasé. Cul entre deux
chaises. Littéralement. Un café gicle aussitôt sur sa table.
L’a-t-il seulement commandé ? (Y a-t-il seulement
autre chose ?) Semble ne pas le voir. Ne pas pouvoir
le boire surtout. Tremblote. Tout chez lui est brouillon.
Le mot s’impose. Sur mon carnet. Son apparence
est brouillonne. Son visage est brouillon. Ses mouvements
sont brouillons. Son attitude est brouillonne. Ses pensées
semblent l’être toutes autant. Brouillonnes & confuses.
Souffreteux. Il inspire, expire, inspire, expire, inspire, expire
puis soupire. Bref, il respire et transpire. Bruyamment et
abondamment. Il tire un mouchoir de sa poche.
Maladroitement. S’éponge le front. Brutalement. Extrait
d’un sac plastique une pile de papiers. Froissés.
Tente un tri impossible. Lâche de longs « Piiiiiiiiiiiii »
désespérés. Tourne et retourne les documents.
Sans s’y arrêter. De ses grosses paluches, il les martyrise.
Le téléphone sonne. Répond. Hurle presque. Bafouille
surtout. Raccroche. De grosses goutes filent sur son museau
rougi. Qui s’écrasent sur les feuilles suppliciées. Gouvernorat.
Soupire. Délégation. Soupire. Secteur. Soupire. Administration.
« Piiiiiiiiiiiii ». Il griffonne (j’imagine) : « Administrez-moi
vos admonestations, inadmissibles administrations,
minables admiromanes (bureaucratiques) qui n’admettez
jamais mes admonitions. ». Signé : un a(d)mi à bout.
Il chiffonne le tout. Chafouin. Retour au panier. Découverte
du café. « Chaud, le café froid » (pensée griffonnée).
Cul sec ! Bim, la tasse. Bam, la monnaie. Des pièces
clinquent. La chaise grince. La table valdingue contre
le mur. Puis c’est fini. - Mais… Musique. Musique à mon oreille. A quelques pas
de là. Chaude. Rythmée. Endiablée en fait. Parfois délirante.
Scats fiévreux. Solos nerveux. Breaks furtifs. Acid… Acid
Jazz? Non ! Arabic… Arabic Jazz ! Jazz des mots. Jazz de
l’élocution ! Jazz de l’éloquence !! Jazz de la grandiloquence !!!
Yallah ! Ils sont quatre. Jeunes. Gargouilles descellées de leurs
socles boiteux. Pour se déhancher. Pour se déboiter chaque
os. En fait. Rentre – vite – dans la danse. Hoche – vite – la tête
à l’unisson. Le premier martèle chaque mot avec furie. Il se lève,
comme énervé. Blablate sans jamais rien perdre de sa niaque
originelle. Il écarte les bras. Les lèvent au ciel. Les rabat avec
virulence. Comme s’il voulait tous nous anéantir ! Vaine
inquiétude. A deux tables, les vieux ne bronchent pas.
Trop occupés à assurer la pérennité de l’univers. Lui redouble
d’ardeur. Harangue publique. Provocation. Intimidation. Puis.
Comme épuisé. Retombe sur sa chaise. Se penche en
avant. S’étire de tout son long. Bascule en arrière. Poings
menaçants. Soudain. Semble cracher une incroyable vérité.
Tous éclatent de rire. Lui aussi. Le diable est un ange. Un autre
enchaîne aussitôt. Même chorus mais distordu. Regard glaçant.
Visage tendu face à des interlocuteurs qui grimacent. Il assène
ses arguments. Qui giclent comme autant de lames effilées.
Captifs, captifs, tous captifs de ce fakir fascinant. De temps
à autre, il se recule. Calme le jeu. Ferme un instant les yeux.
Silence & immobilité. Atmosphère irrespirable. Puis. Dans un
geste de la main. Plein de dédain. Sorte de balayette. BOUM !
Formule définitive. Il soufflette son audience. Triple-croche
suivie d’un trente-deuxième de soupir. Bref répit. Le troisième
s’empare du micro abandonné. Déjà. Autre tonalité.
Malheureuse improvisation. Tente d’accoucher d’une pensée.
Au forceps. L’idée est là ! Mais… Idée prématurée. Idée mal
formée. Idée mort-née. Partition pleine de fausses notes.
Arguties psychédéliques. Logomachies expérimentales. Un
four. Une diarrhée verbale le submerge. Tsunami de
récriminations. Numéro quatre ? Dit rien. Marque la mesure.
Sans ses mains. Sans ses pieds. Juste par des « è » extatiques.
A chaque phrasé son « è ». Aussi percutant qu’une grosse
caisse. Il fait « è » quand tous sont d’accord. Il fait « è » quand
personne ne l’est. Et puis il fait « èèèèèèè » ou « è… è… è… »
quand il semble avoir tout compris. Il fait « è » même quand
tous se taisent. Et quand je détourne mon attention. Finalement.
Il fait « è ». Silence. Les vieux acquiescent. - Trottoir opposé. Elle apparaît. Sans avertir. Vierge
déflorée. Déesse fellah. Meuf à la cool. Souterraine de
son temps. Feint de l’ignorer. Le sait. Deux gars l’accostent.
Un se prénomme « je suis ». L’autre « tu es ». Les noms
sur le carnet. Se connaissent tous. Il y a quelque chose
dans l’attitude assurée de « je suis » qui dit «j’aurai ».
Il y a si peu de chose dans la réserve de « tu es »,
pleurnicheur, qui susurre « j’aimerais tant… » Elle ?
Parle peu. Pense moins encore. Sait tout. D’eux.
Des hommes. De leurs désirs. Des siens. Dans sa tête.
De sa sainteté. Entre ses cuisses. De sa damnation.
Parce que « eux »… Sa poitrine ne se gonfle ni d’orgueil.
Ni d’envie. Pas même d’exaspération. Juste d’air. Elle écoute.
Contemple. Le grand théâtre de « je suis ». Le pitoyable
sketch de « tu es ». Qui peine à exister. Elle s’ennuie. Vu.
Déjà-vu. Bien trop vu. Par moi. Si souvent. Partout sur
la planète. Vécu. Déjà vécu. Bien trop vécu. Par elle. Chaque
instant. Toute sa vie. L’ennui me gagne. Aussi. L’image
se trouble. Perds le focus. L’invisible prend forme. Dans l’air
& dans mon esprit. Tout n’est plus que… Images hypnagogiques…
Conscience fascinée… Autosuggestion… Pensées prélogiques…
Vague tourbillon… Phosphènes… Délire onirique… Tout l’être
de « je suis » se mue. En un dérangeant « je te veux ». Sorte
de bite turgescente sur pattes. « Tu es » n’existe même plus.
Trou noir. Ame dérangée. Sûr qu’il tuerait « je suis » pour un
« je t’aime ». D’elle. A chacun son ambition. A chacun ses lèvres.
A elle. Qui se tait. Froide assurance. Port altier. Regard
compatissant. Comme maman. Sourire malicieux. Maîtresse-femme.
Corps apetissant. Dangereux coup d’un soir. Instinct. Prison
d’éternité. Sentiment. Proposez. Tentez. Séduisez. Couchez.
Epousez. Elle dispose. Disposera toujours. A son gré. Avec
raison. Bois un nouveau café. Un de plus. Pas commandé.
Comme d’autres. Reviens vers eux. Partie. Reste une image.
D’elle. Plus deux types. Deux regrets. S’appellent « nous ne
sommes rien ». Face à cette femme. « Je suis » s’en fiche.
A peine vexé. Repart en chasse. Forte probabilité. « Tu es » est
détruit. Part se toucher. Encore et pour longtemps. Aucun doute.
Café crème à deux tables de là. Nouveaux arrivants. Suis vidé.
Suis speedé. - Le vide. Le speed.
Un. Deux. Trois. Quatre cafés. Cinq. Six. Sept cigarettes. Huit. Neuf. Dix. Onze émotions. Douze. Treize. Quatorze. Quinze. Seize pensées. Dix-sept. 18/10 de tension.
« Chaud le café ! »
Shot de café.
Shoot de caféine.
Chaud – Shot – Shoot – Café – Kawa – Caféine.
Tout ceci sort de ma tête.
Nouvelle épitre de mon évangile athée.
Comme toujours. Pour toujours.